La grève de l’amiante (1949)

Le 14 février 1949, quelque 2 000 mineurs d’amiante de la Canadian Johns-Manville Company tombent en grève à Asbestos. La veille, Gérard Picard, le président de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (la CTCC, l’ancêtre de la CSN), avait demandé aux mineurs de laisser une dernière chance à la négociation, ce que les 3 000 ouvriers de Thetford Mines venaient de lui accorder. Ceux d’Asbestos en ayant décidé autrement, les mineurs de Thetford Mines leur emboîtent le pas le lendemain. C’est le début de la grève de l’amiante. Elle durera quatre mois et marquera une génération.

Par Nicolas Lefebvre Legault, conseiller à l’information

Assemblée syndicale des mineurs en mars 1949. À noter, la présence d’un groupe d’ouvrières au milieu de la salle, dans la 4e et 5e rangée. On retient plus volontiers le rôle des femmes en tant que conjointes de grévistes mais certaines étaient aussi travailleuses. Les femmes étaient présentes dans la mine depuis 1942 et avaient deux postes réservées au comité exécutif du syndicat. (Photo : Archives CSN)

Les revendications des grévistes

Les syndicats des mineurs d’amiante sont affiliés à la Fédération nationale des employés de l’industrie minière (CTCC) et, dans le cas de ceux de Thetford Mines, au Conseil central des syndicats catholiques de Québec. La direction nationale de la CTCC s’implique activement dans le conflit, Gérard Picard devenant le négociateur des mineurs et Jean Marchand, le secrétaire général, leur leader de facto.

Les principales revendications des mineurs sont l’élimination de la poussière d’amiante, dont on commence à douter qu’elle cause de graves problèmes de santé, une augmentation de salaire de 15 cents l’heure, le prélèvement à la source de la cotisation syndicale (formule Rand) et la consultation des syndicats dans les cas de promotion, transfert et congédiement.

Les compagnies impliquées s’opposent en front commun à toutes les revendications des grévistes et n’offrent que 5 cents l’heure d’augmentation salariale. Pour la Johns-Manville, les dirigeants syndicaux sont des révolutionnaires communistes qui cherchent à miner le droit de propriété. Le ministre du Travail s’en fait l’écho et parle de saboteurs.


Photo : Archives CSN

Résistance et répression

D’emblée, la grève est déclarée illégale par le gouvernement de Maurice Duplessis. En effet, après l’échec de la conciliation, les syndiqué-es exacerbés ont refusé de passer par l’étape, obligée à l’époque, de l’arbitrage.

À quoi bon aller en arbitrage ? Les décisions penchent toujours du même bord. En représailles, le pouvoir politique en place retire à chaque syndicat son accréditation et accorde aux compagnies des injonctions contre le piquetage. Avant d’intervenir ou de négocier, l’État et les patrons exigent la fin de la grève et le « retour à la légalité ».

Si les opérations sont effectivement arrêtées dans les trois compagnies touchées par la grève à Thetford Mines, après six semaines de grève, la Johns-Manville d’Asbestos choisie d’avoir recours à des briseurs de grève (il n’y avait pas encore de « loi anti-scabs » à l’époque). Au début, ils ne sont pas nombreux, mais à la suite d’augmentations de salaire (celles-là mêmes que la compagnie refusait aux syndiqué-es), leur nombre passe à quelques centaines. Les incidents violents se multiplient et les négociations, qui avaient repris en avril, échouent. Il faut faire quelque chose.

Le 5 mai 1949, les grévistes d’Asbestos décident de bloquer les entrées de la ville pour empêcher les installations de la mine de fonctionner. Globalement, l’opération se déroule pacifiquement, mais certaines escarmouches ont lieu, dont le désarmement de quatre personnes : sans doute des policiers en civil, qui ont tenté de franchir les barrages en voiture. On confie alors leurs pistolets et une mitraillette (!) au curé de la paroisse.

Le lendemain, un contingent de 200 agents de la Sûreté provinciale du Québec, l’ancêtre de la Sûreté du Québec, arrive à Asbestos. Même si le curé a convaincu les grévistes d’abandonner leurs armes de fortune dans le sous-sol de l’église et d’éviter l’affrontement avec les policiers, la répression est féroce.

L’acte d’émeute est lu sur le perron de l’église, puis commencent les arrestations. On arrête les gens dans la rue et à leur domicile, on pourchasse les grévistes jusque dans le local syndical ; les cas de brutalité, lors des arrestations, mais aussi durant les interrogatoires, sont nombreux et indignent l’opinion publique. Au total, quelque 180 grévistes sont arrêtés ce jour-là. Une cinquantaine seront ensuite accusés de divers méfaits allant jusqu’à la conspiration.


Un prisonnier politique

René Rocque, directeur adjoint de l’organisation syndicale à la CTCC, écope durement dans le dossier de la grève de l’amiante. En effet, il est reconnu coupable, après un procès retentissant, « d’avoir conspiré, entre le 1er et le 6 mai 1949, dans le but d’empêcher, par l’emploi de la violence ou de menaces de violence, certaines gens de faire ce qu’ils avaient le droit de faire ». Il s’agit du seul dossier qui se rendra jusqu’en procès. Le conseiller purgera sa peine à l’Établissement de détention de Montréal, connu sous le nom de « prison de Bordeaux », d’où il ressortira après 24 semaines d’incarcération. La CTCC ne lui a jamais retiré sa confiance, mais l’homme ne s’en est jamais totalement remis : la prison l’a brisé. Il finira par démissionner de son poste puis reniera, quelques années plus tard, son rôle et le bien-fondé de la grève de l’amiante.


Les vivres étaient acheminées aux grévistes dans des camions affrétés par les conseils centraux de la CTCC. Photo : Centre d’archives de la région de Thetford

Vague de solidarité

La grève de l’amiante est très largement médiatisée, notamment grâce au journal Le Devoir qui envoie sur place un reporter, Gérard Pelletier, ce qui force les autres médias à se positionner. Le conflit frappe l’imaginaire populaire et suscite une vague de solidarité rarement vue.

Évidemment, les syndicats catholiques sont au premier rang pour soutenir leurs camarades en grève. Quelque 300 000 $ seront récoltés à même la centrale, l’équivalent de 3,3 millions en dollars d’aujourd’hui. Les autres syndicats ne seront pas en reste non plus : plus de 14 000 $ sont recueillis (150 000 $ aujourd’hui).

Des collectes de denrées sont également organisées, et les conseils centraux affrètent des camions afin d’envoyer des vivres pour soutenir les grévistes. Le premier de ces camions, parti de Québec, atteint Thetford Mines le 18 mars. Selon un rapport de l’époque, c’est la valeur de 75 000 $ en denrées qui sera acheminée aux grévistes, soit l’équivalent de 814 000 $ aujourd’hui.

C’est toutefois l’appui de l’Église et de la population qui étonne le plus. Le 1er mai, l’archevêque de Montréal ordonne une quête à la porte des églises. Ses mots sont très durs et résonnent lourdement : « La classe ouvrière est victime d’une conspiration qui veut son écrasement, et quand il y a conspiration pour écraser la classe ouvrière, c’est le devoir de l’Église d’intervenir. […] L’Église, c’est l’église des pauvres. L’Église ne peut pas tolérer qu’on écrase les ouvriers parce qu’ils sont pauvres. J’ordonne qu’une quête… » Les quêtes aux portes des églises rapportent 167 558,24 $ (l’équivalent de 1,8 million de dollars). Le prélat paiera cher son appui aux grévistes ; il sera exilé en Colombie-Britannique peu de temps après. La hiérarchie catholique opèrera dans la foulée un sévère virage à droite qui durera une dizaine d’années.


La direction de la CTCC s’est impliquée très activement dans la grève de l’amiante. Ici, en juin 1949, dans les rues d’Asbestos, on reconnaît Jean Marchand et Gérard Picard, respectivement 3e et 4e de gauche à droite. Photo: Archives CSN

Sauver sa peau

Devant l’échec des négociations et l’escalade de la violence, c’est l’intervention de monseigneur Maurice Roy, archevêque de Québec, qui dénoue l’impasse. Sa médiation permet de trouver un compromis : la partie patronale accepte de retirer ses plaintes afin d’arrêter les poursuites, mais elle se réserve le droit de sévir contre les grévistes qui seront condamnés au criminel et garde les briseurs de grève à son emploi. Les syndicats récupèrent chacun leur accréditation et la négociation reprend. La grève prend fin le 29 juin à Thetford Mines et le 6 juillet à Asbestos.

La sentence du tribunal d’arbitrage est une gifle pour les syndiqué-es : augmentation de 10 cents l’heure, prélèvement volontaire de la cotisation syndicale (pas de formule Rand), convention collective de deux ans au lieu d’une, presque rien sur la poussière d’amiante et maintien intégral du droit de gérance (pas de consultation des syndicats). Une ultime conciliation permettra d’obtenir une augmentation de 15 cents l’heure, mais c’est tout.

« On a réglé à plat ventre, on a réglé pour sauver notre peau », déclarera beaucoup plus tard, en 1974, Rodolphe Hamel, le président d’alors à la Fédération nationale des employés de l’industrie minière (CTCC). Paradoxalement, les syndicats en sortent tout de même plus forts, avec un appui renouvelé de leurs membres.

La direction de la CTCC – et notamment le président, Gérard Picard, qui va négocier les conventions collectives subséquentes des mineurs – mettra un point d’honneur, dans les années suivantes, à effacer l’affront.

En 1952, la nouvelle convention prévoit l’abolition des postes des briseurs de grève embauchés en 1949, et le retour à leur poste de tous ceux qui avaient subi des préjudices à cause de leur participation au conflit. À ceux qui prétendent que la grève fut un échec, la rédaction du journal syndical Le Travail répond que, grâce à cette convention collective, les mineurs de la région ont le meilleur salaire de départ au Canada. Il faudra toutefois attendre la grande grève des mineurs de Thetford Mines, en 1975, pour que les compagnies commencent à agir sérieusement contre la poussière d’amiante.


Un évènement historique

Les contemporains de la grève de l’amiante y voient un évènement historique majeur, la première salve de la Révolution tranquille, voire carrément l’origine du Québec moderne. Aujourd’hui, les historiens ont tendance à nuancer ce jugement. Une chose est sûre, le conflit cristallisera les forces « anti-Duplessiste » et marquera une génération.

Plusieurs personnages qui seront appelés à jouer un rôle politique important par la suite ont été mêlés de près ou de loin à la grève de l’amiante. Par exemple, c’est un jeune avocat de Montréal, Jean Drapeau, qui prendra la défense des grévistes devant les tribunaux. C’est à Asbestos que Jean Marchand, le secrétaire général de la CTCC, a rencontré Pierre Elliot Trudeau, qui y était venu pour enquêter, et dont il sortira plus tard un livre ; le jeune avocat collaborera par la suite périodiquement avec la CTCC, notamment comme arbitre syndical. Gérard Pelletier, le reporter du journal Le Devoir dépêché sur les lieux, deviendra peu de temps après directeur de la publication Le Travail, le journal de la CTCC, qu’il transformera en hebdomadaire. Les « trois colombes » se seraient donc rencontrées pendant la grève de l’amiante.

En termes syndicaux, la grève de l’amiante se situe à un moment charnière de l’histoire du syndicalisme national : c’est le premier conflit majeur de la nouvelle direction de la CTCC (Picard est devenu président en 1946 et Marchand, secrétaire général en 1948), celui qui la fera découvrir à l’opinion publique. À l’époque, la centrale catholique est en pleine expansion ; la conjoncture économique est excellente, et depuis quelques années, le syndicalisme international est divisé, ce qui fait d’elle la plus grande organisation syndicale au Québec. Manifestement, la centrale est en offensive et la grève de l’amiante est le symbole de cette transformation. Dorénavant, plus personne ne pourra accuser les syndicats nationaux de ne pas être combatifs et d’être conciliants avec les patrons.

Photo : Archives CSN

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Extrait du numéro de mai 2019 du journal Le Réflexe